La touche particulière de Les « Hommes du ministère » du journaliste Léonard Vincent

Paris (© 2019 Afriquinfos)-Dans un entretien avec RFI, où il d’ailleurs journaliste au service Afrique de RFI, le journaliste et romancier essayiste Léonard Vincent revient sur la particularité de son livre intitulé les Hommes du ministère (Éditions Anamosa) paru le 3 octobre 2019.

De 269 pages, et vendu à 22 euros Un ouvrage qui explore la thématique du pouvoir et ses enjeux universels, à travers des personnages évoluant dans une capitale africaine contemporaine et résolument postcoloniale.

Est-ce que l’ouvrage Les Hommes du ministère divisé en trois parties est un roman ou recueil de nouvelles ? Pour répondre à la question-ci, Léonard Vincent a affirmé effectivement difficile de trouver un mot pour qualifier ce livre. On s’est même posé la question avec mon éditeur. Disons roman, parce qu’il y a une dimension romanesque dans les trois histoires qui composent ce livre, avec pour protagonistes trois hommes qui sont autant de clés pour entrer dans le cœur du pouvoir totalitaire que je décris : un ministre, un fonctionnaire (un agent du protocole), et le grand chef tout-puissant. Tout ce beau monde est raconté à travers le regard extérieur d’un narrateur qui est mon double, journaliste étranger en Afrique comme moi. On peut dire que c’est un roman sur le pouvoir. Quant à la forme éclatée du livre, elle tient aussi aux circonstances de son écriture. Je l’ai commencé en quittant la France pour le Maroc où j’ai été le correspondant de RFI, entre 2013 et 2014. J’ai écrit la première phrase du livre en arrivant au Maroc et j’ai terminé la rédaction quelques jours après mon retour en France, au terme d’un séjour marocain d’un an et des poussières. Le livre est évidemment empreint de l’exil que j’ai connu.

Chacune de ces parties peut être lue comme un récit autonome, même si elles sont liées les unes aux autres par leurs personnages et l’atmosphère communs aux trois récits.

Dans ces propos, l’écrivain a indiqué que le projet initial consistait en fait à répondre à toutes les questions restées en suspens lors de l’écriture de son premier ouvrage Les Érythréens (Payot, 2012). C’était un livre de journaliste, qui mettait en scène ma rencontre avec le peuple de l’Érythrée, à travers les traces que ces gens, qui vivent essentiellement en diasporas éclatées. « La tâche de raconter leurs histoires, que j’avais entreprise, m’avait laissé un goût d’inachevé. Il me semblait que l’écriture journalistique n’arrivait pas à restituer la profondeur et la complexité des témoignages de mes interlocuteurs, d’autant que certains d’entre eux avec qui j’étais resté en contact, étaient devenus entre-temps des amis. J’avais envie d’explorer cet au-delà des limites du journalisme qui, à force de s’intéresser à la superficie, à l’enchaînement des causes et des effets, ne peut rendre compte de la totalité du réel. À mon avis, seule le peut la littérature, ou l’art en général, dont le geste émancipateur permet d’appréhender l’expérience de l’humanité dans toute sa diversité. », a-t-il fait comprendre.

L’Érythrée n’est jamais nommée dans votre ouvrage, mais c’est bel et bien dans ce pays, dont vous êtes sans doute l’un des meilleurs connaisseurs sur la place de Paris, que se déroule l’action de vos récits.

siJ’aime beaucoup William Faulkner et Jean Giono, deux auteurs qui ont compté pour moi. Ils ont inventé ce qu’ils appellent leur « Sud imaginaire ». Il y a la Provence imaginée de Jean Giono et puis ce comté de Yoknapatawpha, situé dans le Sud profond des États-Unis, inventé de toutes pièces, où se déroule l’essentiel des romans de Faulkner. Je me suis mis dans les pas de ces grands auteurs pour raconter à mon tour mon Érythrée imaginaire. Cela m’a permis de m’élever au-dessus de l’actualité ou de l’anecdote et aborder mes thématiques de l’exil et du pouvoir dans ce qu’elles ont de l’universel. En nommant le pays de manière explicite, j’aurais sans doute raté ce but que je voulais atteindre.

Vos protagonistes s’appellent Omer Hassan, Nebsi, Tobias. Dans la dictature postcoloniale que vous mettez en scène, ces trois hommes ne sont pas tous logés à la même enseigne. Qui sont-ils ? Quel rôle jouent-ils dans la dérive inéluctable de leur pays ?

Ces trois hommes du ministère se situent à des niveaux de responsabilité différents. Ils se définissent par le pouvoir qu’ils exercent ou n’exercent pas. Issus tous les trois du mouvement de résistance pour la libération de leur pays, ils empruntent, l’indépendance venue, des chemins différents qui les conduisent vers leurs destins. Omer Hassan est nommé ministre dans le nouveau régime. Nebsi devient un fonctionnaire consciencieux, s’illustrant par son souci de demeurer un citoyen honorable. Il est victime du système, jusqu’au moment où il ne se laissera plus faire, prenant conscience de l’absurdité du régime. Quant à Tobias, il est le président tout-puissant. Il est arrogant, ubuesque, brutal, mû par l’ambition et la mascarade du pouvoir qui lui fait croire qu’il tient dans ses mains l’avenir de sa nation. Les chemins des trois hommes vont se croiser et les amener à s’opposer les uns aux autres.

La quatrième de couverture parle de récit d’espionnage. On a l’impression d’être plus dans l’univers de Kafka que dans celui de John Le Carré.

La référence au roman d’espionnage renvoie plutôt à l’atmosphère très pesante qui caractérise ces pages. Ici, la violence n’est pas physique, mais psychologique et sociale. Mon intention était de ne pas s’arrêter à l’anecdotique afin de mieux saisir la vie dans toute sa dimension vitale, avec sa part de mystères, de désirs et de totalité insaisissable.

D’après Léonard Vincent, d’une certaine façon, c’est plus difficile d’être un bon journaliste que d’être un bon écrivain. L’écriture littéraire, c’est tout simplement l’alliance de la liberté et de la maîtrise. Il faut dominer son outil, en l’occurrence, la langue française. Le français est un outil merveilleux, je l’imagine comme un grand clavecin que j’ai appris à manier en plongeant à corps perdu dans les œuvres des grands auteurs francophones : Senghor, Césaire, pour ne citer que ceux-là. En même temps, il faut aussi faire confiance à son propre souffle intérieur. C’est ce que j’ai d’ailleurs fait en me mettant sous le haut patronage de John Coltrane qui ne savait pas trop où il allait. Il avait les grands thèmes en tête et après il improvisait. Il entrait dans une sorte de transe pour trouver son chemin. En réalité, il suffit de bien posséder l’outil pour être libre. Un jour, émus aux larmes par l’élégance et le féerique de sa musique, les fans demandèrent à Maurice Ravel où il puisait son inspiration. Le maître se contenta de leur répondre : « Je n’ai fait qu’apprendre mon métier ».

RFI et Xavier-Gilles CARDOZZO

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