TRIBUNE

Le testament d’un homme d’Etat

BARCELONE (© 2012 Afriquinfos) - Le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, dont les obsèques nationales doivent se dérouler le 2 septembre à Addis-Abeba, n’était pas un démocrate, du moins dans l’acception occidentale du terme. Le pluralisme politique était, à ses yeux, un vecteur de désordre, d’anarchie, surtout dans un environnement où l’analphabétisme le dispute à la pauvreté. Seules la discipline, l’organisation, la planification et une vision partagée de l’avenir devaient permettre, pensait-il, de propulser l’Ethiopie, menacée à l’intérieur par des revendications schismatiques et convoitée par ses voisins, au rang d’Etat moderne. (Par Francis Kpatinde)
Mardi 28 août 2012 | 12:40 UTC

S’il se méfiait des prêts-à-penser d’importation, Meles Zenawi, mort ce 20 août à 57 ans, était, à n’en pas douter, un homme d’Etat. Calme, réfléchi, méthodique, déterminé, stratège, forcené, maniaque et, parfois, brutal, comme savent l’être beaucoup de bâtisseurs de nations. Le patriotisme chevillé au corps, il avait à cœur la défense des intérêts d’un pays de plus de 80 millions d’habitants qu’il a conquis, vingt-et-un ans plus tôt, les armes à la main.

 Il avait aussi une singulière idée de l’Afrique, dont son pays, siège de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), puis, dans la foulée, de l’Union Africaine, était, à l’en croire, la vigie. Une opinion qu’il avait curieusement en partage avec son prédécesseur, le tristement célèbre « Négus rouge », Mengistu Hailé Mariam, aujourd’hui âgé de 75 ans, que Meles Zenawi renversa en 1991 et qui, ironie du sort, survit finalement à son tombeur.

 Je puis témoigner de la passion du défunt Premier ministre pour le continent pour en avoir discuté avec lui en tête à tête, à deux reprises, à l’occasion d’interviews. Ce petit homme râblé et au regard rusé était intarissable sur l’unité continentale, les voies et moyens, les pièges à déjouer, pour y parvenir. Il en parlait, non pas comme un théoricien ou un sorbonnard, mais en travailleur manuel, comme s’il s’agissait d’un échafaudage à ériger bloc après bloc, en se défiant des graines de la division et des peaux de banane jetées à dessein en travers de la route menant vers les cimes.

 En revanche, Meles Zenawi se raidissait ou se mettait en colère lorsqu’on lui demandait s’il était africain (certains de ses compatriotes étant, semble-t-il, persuadés d’être des extraterrestres ou des pièces uniques) ou à l’évocation de l’affairisme supposé de son épouse, Azeb Mesfin. Il retrouvait sa verve lorsqu’on le questionnait sur ses relations tumultueuses avec le colonel Kaddafi (dont il abhorrait les manières de satrape), ou son extrême proximité d’antan avec son ennemi juré érythréen  Issayas Afewerki…

 Notre premier entretien eut lieu dans un palace parisien. J’avais face à moi un homme corseté, visiblement peu habitué à l’exercice irrévérencieux des questions-réponses. Un homme sans doute persuadé, à en juger par sa mine effarée, d’avoir introduit le diable dans sa suite présidentielle. Notre seconde rencontre eut pour cadre son très modeste bureau, à Addis-Abeba. L’atmosphère était plus détendue, l’homme plus avenant, les réponses à mes questions dénuées de toute langue de bois. Il connaissait ses dossiers sur le bout des doigts, replaçait les sujets dans leur contexte géopolitique. Dans cette nouvelle posture, il pensait « région, pour ne pas dire « Afrique ». Et non plus à la seule Ethiopie.

 Je puis également témoigner du fait que Meles Zenawi figurait en bonne place d’un groupe d’une dizaine de chefs d’Etat assidus et particulièrement attentifs lors des grands sommets internationaux. A titre d’exemple, il était ponctuel, tous les matins, à l’ouverture des sessions. A l’instar de la Libérienne Ellen Johnson-Sirleaf, de l’Ougandais Yoweri Museveni et de quelques autres, il quittait rarement son fauteuil avant les pauses ou la clôture des travaux. Et il évitait de s’endormir sur son pupitre ou de somnoler dans la salle, comme certains de ses pairs que la décence élémentaire n’autorise pas de nommer…

 Quoi donc de plus normal qu’un tel homme, sérieux, rigoureux, sobre (y compris dans le choix de ses tenues vestimentaires), se soit retrouvé ces dernières années en pôle position et en interlocuteur obligé de ceux qui dirigent ce bas-monde ? Il était écouté sur la Somalie, le Burundi et le Liberia, trois pays qui doivent, entre autres, aux troupes éthiopiennes d’avoir renoué avec la paix ou recouvré une relative stabilité. Son avis faisait également autorité sur les différentes crises au Soudan et au Soudan du Sud. Les subtilités du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) n’avaient aucun secret pour lui. Tout comme la question des changements climatiques. Nul doute que sa voix, sa force de persuasion et sa foi militante manqueront à l’Afrique à l’heure où de nouveaux périls pointent à l’horizon.

 

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