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Togo/Réformes: Mutations qu’induira la crise actuelle dans le microcosme politique dans les mois à venir

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KARA (© 2018 Afriquinfos) – La crise autour des réformes que traverse le Togo depuis près de huit mois augure d’inévitables reconfigurations dans la classe politique au terme des conclusions du 27è dialogue intertogolais souhaité par tous, mais qui bat cependant de l’aile depuis le 23 février 2018.                        

 

Le discours à la Nation du 03 janvier 2018 du président Faure Gnassingbé a annoncé la tenue au Togo dans les prochains mois d’au moins deux scrutins (les législatives et les locales). Et éventuellement d’un référendum. Ce scrutin référendaire dont l’organisation est loin de faire consensus au sein de la classe politique est censé porter essentiellement sur la limitation des mandats électifs à la présidence et au parlement, ainsi que l’instauration d’une élection à deux tours lors de la présidentielle. En attendant l’organisation de cette série de scrutins, l’attention des Togolais est focalisée sur le déroulement du 27è dialogue national, sous la supervision d’une facilitation de la CEDEAO conduite par le Président Nana Akufo-Addo du Ghana. Un dialogue dont la tenue a été commandée par le cycle de manifestations populaires de l’opposition, de contre-manifestations du parti présidentiel et des violences observables depuis le 19 août 2017 sur le territoire togolais.

L’opérationnalisation des réformes institutionnelles et constitutionnelles recommandées par l’APG (à ce jour, la plus consensuelle entente signée entre Gouvernement et opposition en août 2006) constitue le menu principal de ce nouveau dialogue inter-togolais.

Même si aucun état-major de parti n’ose ouvertement livrer des conjectures autour des mutations qu’induira la crise actuelle dans le microcosme politique dans les mois à venir, le sujet est dans tous les esprits. «Un acquis est certain au terme de ces mois de revendications; nous allons rester unis au sein de la Coalition des 14 (regroupement de partis parlementaires et extraparlementaires qui s’opposent dans la rue au pouvoir de Lomé) jusqu’au bout», avertit Brigitte Johnson, coordinatrice du CAP 2015 (collectif de formations politiques arrivé officiellement en 2ème position lors de la présidentielle de 2015 au Togo). Cette précision est de taille, car aussi bien dans la population togolaise qu’aux yeux de plusieurs analystes locaux et étrangers, l’aile dure de l’opposition togolaise a longtemps brillé par son désunion.

Dodji Apévon, leader des FDR (Forces démocratiques pour la République, membre de la Coalition des 14) concède ce constat, et rappelle «la réalité selon laquelle la société togolaise souhaite voir renouveler sa classe dirigeante d’une manière générale». Il souhaite ainsi vivement «que le ciel donne à tous les politiques togolais en 2018 la sagesse et l’humilité pour recréer l’espoir au peuple». Dans l’opposition comme dans les rangs du parti au pouvoir, un même argument revient. «Il est trop tôt pour conjecturer» sur le visage de la carte politique au Togo au sortir de cette crise sur les réformes. On joue ainsi, officiellement, la carte de l’unicité d’actions. L’urgence dans un camp comme dans l’autre est «de garder le cap de la mobilisation en attendant les échéances électorales à venir», souligne le député d’opposition Jean Kissi du parti CAR (Comité d’action pour le renouveau).

 

Pourtant, une nouvelle donne politique implacable  

 

Considéré jusqu’en 2017 comme un vivier de voix acquis au parti au pouvoir et épargné le plus clair du temps par les manifestations de contestation du régime Gnassingbé, le nord-Togo est aussi gagné ostensiblement et de façon pérenne depuis le 19 août dernier par des manifestations cycliques. A travers notamment l’action et la mobilisation du PNP (Parti national panafricain, né voici près de 04 ans) et dirigé par le tribun Salifou Atchadam Tikpi. «Je n’aurais jamais imaginé jusqu’au 19 août 2017 qu’il existe en dehors de Jean-Pierre Fabre (député, chef de file de l’opposition) un leader politique à même d’orchestrer le même jour des manifestations synchronisées dans la capitale Lomé, en province, et surtout dans la diaspora, quasiment aux mêmes heures ! Cette prouesse politique inédite induit que les lignes vont inévitablement bouger dans l’opposition togolaise, et par contrecoup dans toute la classe politique», fait remarquer Noël Adanyekou, analyste politique résidant aux USA.

«L’heure est aux mesures courageuses, concrètes et adéquates visant l’alternance à laquelle aspire le peuple togolais et non à des spéculations indécentes et vaines sur la rue, les urnes, la Constitution et même la démocratie, spéculations du reste vides de tout sens pour le régime UNIR (au pouvoir)», botte habilement en touche, J.-P. Fabre. Se voulant rassembleur, Fabre souligne: «Puissions-nous demeurer en 2018 soudés et déterminés, hors d’atteinte de toutes les tentatives de déstabilisation du bloc engagé que nous formons». Initiateur de la première marche qui s’est révélée le déclic de la mobilisation nationale autour des réformes, A. Tikpi (président du PNP, Parti national panafricain) est modeste, quand il dresse le bilan de l’action de sa formation sur fond de projections en 2018.

«La coalition des 14 partis se porte bien pour l’heure et va continuer à jouer le principal rôle qui lui a été confié : agir pour l’alternance. L’année 2017 a tenu toutes ses promesses. Nous sommes parvenus à remplir, depuis août 2017, la condition sine qua non que tout peuple doit satisfaire s’il tient à prendre son destin en main : la prise de conscience nationale de se mettre debout et de redresser la tête», décrit-il. «L’alternance relève de l’imminence au Togo. La lutte pacifique doit continuer avec l’implication de toutes les couches socio-professionnelles et de toutes les localités du pays sans distinction. L’alternance recherchée n’est dirigée contre personne, pas même contre Faure Gnassingbé», complète Tikpi.

Face à la lenteur de la matérialisation des mues politiques promises par l’opposition, Jean Yaovi Degli, président d’honneur de la LTDH (Ligue togolaise des droits de l’homme) s’alarme. «L’opposition tarde trop à prouver qu’elle souhaite transformer en résultats
concrets et positifs pour le peuple, la gigantesque mobilisation dont elle a bénéficié depuis le 19 août 2017. La prolongation inutile des manifestations sans une réelle volonté de trouver des solutions aux problèmes finira par lasser et surtout par accréditer la thèse d’une alliance objective avec le pouvoir pour ne jamais réaliser les réformes, thèse dont certains des responsables de l’opposition étaient soupçonnés ou taxés dès le départ. Jusqu’à quand, se demande-t-on à juste titre 
», interpelle cet avocat. Un constat est évident ; «l’ampleur de la mobilisation tout azimut depuis août 2017 est un indicateur du malaise social qui caractérise notre société. Face à cette crise politique doublée d’un climat social délétère, la solution n’est ni uniquement politique, ni exclusivement juridique. Elle est patriotique. Et nous, hommes et femmes politiques, nous devons faire notre révolution personnelle et sortir de nos calculs politiciens», convie Gerry Taama, premier responsable du NET (Nouvel engagement togolais, parti d’opposition).

 

La crise appelle des solutions consensuelles pérennes

L’acuité de la crise politique que traverse depuis environ 8 mois le Togo et des mutations qu’elle engendrera à terme est partagée au plus haut sommet de l’Etat. «Récemment, la culture du vivre-ensemble, la courtoisie et la fraternité ont souvent été affectées par des attitudes, des postures et des comportements qui sont aux antipodes de nos valeurs. Mais, j’ai foi en notre capacité à transcender nos divergences, tout en préservant le tissu social. Je reste convaincu que l’unique voie de sortie, qui nous permette de retrouver le chemin du progrès reste le dialogue», constate et promet le Président Faure Gnassingbé. Du côté du gouvernement togolais et du parti UNIR, on partage les mêmes appréhensions au sujet de la gravité que pourrait prendre cette énième crise dans le processus démocratique togolais. «Cette situation a un impact négatif sur les activités économiques et constitue une véritable source d’inquiétude et de préoccupation», concède le ministre de l’Administration territoriale, Payadowa Boukpessi. «Raison pour laquelle l’exécutif togolais continuera de manifester sa volonté d’ouverture et d’apaisement pour favoriser une normalisation complète de la situation. Le Gouvernement lance à ce titre un appel patriotique à tous les politiques, la société civile, aux autorités religieuses et traditionnelles», rassure Gilbert Bawara, ministre de la Réforme administrative.

De la promesse à l’acte, il perdure encore un fossé. Une constatation qui inquiète dans la société civile. 05 organisations influentes (ACAT-Togo, ATDPDH, GRAD, SADD et SYNPHOT) sonnent le tocsin à ce sujet. Elles «invitent les politiques de tout bord à entendre l’appel suprême d’un peuple en détresse, meurtri par 27 ans de crise sociopolitique sans fin (…) Et invitent aussi le gouvernement et l’opposition à (…) des discussions et un consensus».

Habituellement aphone sur les convulsions politiques internes, Gilchrist Olympio, néo-retraité politique et président national de l’UFC (Union des forces de changement, membre de l’actuelle équipe gouvernementale), y va aussi de son exhortation. Tout en conviant «Faure Gnassingbé à ne pas briguer un 4ème mandat présidentiel en 2020, il invite tous les Togolais à éviter le pire, et la classe politique à travailler fermement pour un compromis acceptable par tous». «Tous les acteurs politiques doivent faire le deuil des considérations partisanes», renforce pour sa part Agbéyomé Kodjo, ex-membre éminent du parti au pouvoir, aujourd’hui dirigeant de la formation d’opposition OBUTS (Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire). En attendant les conclusions de ce dialogue décisif, Jean Degli salue des avancées engendrées par le bras de fer politique autour des réformes.

«La crise actuelle, si elle a des côtés négatifs, a cependant un côté indubitablement positif. Elle a prouvé que ce ne sont pas les titres qui mobilisent un peuple et que la crédibilité, la clairvoyance, la rigueur et la clarté de la vision du leader sont indispensables pour mobiliser et soulever des foules. Elle a montré une fois encore que les Togolais ne sont pas des moutons ; qu’ils n’ont pas donné de blanc-seing à leurs gouvernants, qu’ils savent exactement quel type de réformes ils veulent et que l’on ne saurait ni s’amuser avec le destin d’un peuple ni refuser de lui offrir le bien-être, tant qu’il ne manifeste pas de colère», commente ce juriste. Selon un rappel du ministre Boukpessi, «pour être légales et respecter les textes de la CEDEAO en matière constitutionnelle, les réformes devaient être opérées entre janvier et février 2018». Des mots qui donnent une idée de l’ampleur des profondes divergences que doit dissiper le facilitateur Dankwa Akufo-Addo durant la suite du 27è dialogue intertogolais.

 

Par Samir Georges & E. G.