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Le calvaire des cyclistes de Bugarama

Le calvaire des cyclistes de Bugarama

Fascinant, la vue de ces trois, quatre mains accrochées aux remorques, aux camions-citernes, aux bus de transport ou encore, plus rare, aux voitures des particuliers, et qui remontent de Bujumbura après avoir livré leur marchandise ! Trois, quatre mains. Trois, quatre cyclistes, qui font la trentaine de kilomètres séparant la capitale burundaise de Bugarama à l'arrière des engins qui filent parfois à plus de 60 kilomètres à l'heure, sur une route certes correcte, mais tout en courbes.

Ils ne voient rien devant, et ils doivent connaître la moindre cabosse du macadam pour éviter le pire. Car, à l'arrière, suivent souvent une file de trois ou quatre autres véhicules, bus de transport en commun ou taxis qui cherchent à dépasser les camions. C'est dire si le plus petit faux mouvement peut entraîner la perte du contrôle du guidon. Auquel cas la voiture de derrière vous passe dessus…

Qui sont-ils ? Pour la plupart, des revendeurs de charbon de bois ou de régimes de bananes venus des collines perchées de Mubimbi qui surplombent la capitale, ou de Bugarama, le centre maraîcher situé au carrefour des routes qui mènent vers le centre, Gitega ou le nord, Ngozi, Kirundo, et en direction du Rwanda. Il y a aussi ceux qui ramènent de Bugarama des pommes de terre, du bois de chauffe ou des patates douces.

« Nous achetons un sac de charbon de bois à Bugarama à 13 000 Fbu (près de 5000 F CFA ou 7,6 €)  et nous le revendons à Bujumbura pour 15 000 Fbu », explique Claver, avant de préciser que « 1000 Fbu vont dès l'entrée de la capitale aux taxes ». Ainsi, à raison de 1000 Fbu de gain sur chaque sac, et en sachant que ce sont en moyenne trois sacs qui sont livrés chaque jour par les cyclistes de Bugarama (sauf les dimanches, où l'on ne travaille pas), cela fait toujours 60 000 Fbu de gain par mois par cycliste. Car il arrive que l'on fasse deux allers-retours : « Cela permet de faire vivre nos familles, et nous confère un certain respect dans le voisinage, poursuit Claver. Mais le rêve pour nous tous, c'est de passer à autre chose, d'avoir une moto ou de devenir conducteur de bus. » Il prend à témoin ses camarades, dont les yeux brillent d’envie à l'évocation de ceux qui ont réussi. « Beaucoup de nos amis ne sont plus parmi nous. Ils sont devenus des taxi-motos au bout de deux ou trois ans… », précise un collègue.

Mais avant de sortir du calvaire, que de peines ! Le coup de départ de Bugarama est donné souvent à 5h du matin. À six heures pétantes, les petits centres de vente de charbon doivent être approvisionnés pour fournir le nécessaire à la préparation du thé ou de la bouillie des ménages s'apprêtant à se rendre au travail et à l'école. Dans le froid matinal, il faut alors pédaler, pédaler encore, puis dévaler les pentes sinueuses des collines de Muramvya, Mubimbi puis d'Isare, avant d'entrer dans Bujumbura par la Route Nationale 1 (RN1), bordée de précipices.

« Durant l'initiation d'une ou deux journées destinée aux nouveaux, ces derniers doivent apprendre à connaître par cœur chaque trou et à maîtriser les virages les plus dangereux », précise Siméon, 24 ans, qui fait le parcours Bugarama-Bujumbura depuis douze ans. « Ça, c'est pour la descente. Pour la montée, il faut savoir jauger la vitesse du camion auquel tu t'es accroché, car s'il est trop rapide, le cadre du vélo commence à trembler et très rapidement tu en perds le contrôle », poursuit Siméon. Ensuite, « il faut garder l’œil sur le macadam : s'il arrive que les réservoirs du véhicule laissent s'échapper du gasoil, il faut quitter immédiatement l'arrière du camion. Sinon les pneus du vélo roulent là-dessus, ils patinent et tu tombes. C’est la mort assurée… »

Le dernier écueil qu'il faut savoir éviter, ce sont les blocs en béton qui bordent la route.

Que de drames en effet sur la RN1 !  Que des cicatrices sur ces jambes que dévoilent Claver, Callixte, et Siméon ! « Que d'accidents n’avons-nous vus depuis que nous avons commencé », soupirent-ils. La police n'interdit-elle pas de s'accrocher à l'arrière des véhicules ? « Pas vraiment, clament en chœur nos trois bonhommes. Quand bien même certains policiers nous arrêtent, ils se montrent compréhensifs dès qu’on leur donne quelque chose. Il n'y a jamais d'amende officielle… »

Un camion nous dépasse. A son arrière, trois autres Claver, Callixte et Siméon…